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Fonctionnement écologique

Table-ronde :
Quels leviers d’action pour restaurer le fonctionnement écologique des forêts exploitées et accroître la surface de forêts en libre évolution ?»

La table-ronde est animée
par Nathalie Naulet Association Collectif Bois 07.

Nathalie Naulet : « Comment définir un bon état de fonctionnement d’une forêt exploitée ? »
Émelyne Faure, technicienne forestière indépendante : « En tant que technicienne forestière, une forêt correctement exploitée du point de vue écologique me semble marquée par le mélange des essences, une bonne structuration verticale, des peuplements adaptés au territoire, une bonne présence de bois mort. »
Daniel Vallauri, chargé de mission au WWF France (Fonds mondial pour la nature) : « Un bon état de conservation se traduit par une complexité importante. Le patrimoine remarquable doit être pris en compte par la gestion après avoir été identifié par les dispositifs Natura 2000 et les inventaires, ce qui exige du temps et de l’expertise. La diversité est un des indices de santé écologique, et doit être appréhendée à la fois en termes de richesse (nombre d’espèces) et d’abondance (au sein de chaque espèce). Les notions de continuité, de connectivité et de maturité doivent aussi être prises en compte, tout comme la part du bois mort. »
Xavier Morin, Chercheur au CNRS, Président de l’association Canopée : « Les forêts sont diverses, tout comme leur composition, et peuvent aller de peuplements très monospécifiques à des forêts très mélangées. Les cortèges d’espèces associées varient aussi. Cette diversité n’est pas qu’une question d’esthétique, mais est surtout le gage du bon fonctionnement de l’écosystème forestier : production, décomposition, régénération. Un critère important d’un bon état de conservation est d’ailleurs l’existence d’une régénération naturelle. »
Nathalie Naulet : « Comment passer d’une forêt monospécifique à une forêt plus diversifiée ? »
Émelyne Faure : « Bien souvent, la solution est naturelle. Plutôt que de procéder à des dégagements ou à des nettoiements, il suffit dans de nombreux cas de laisser la nature rééquilibrer les situations créées par les plantations. Il est normal qu’un propriétaire qui a planté des Douglas vise à les récolter, mais cela ne signifie pas qu’il faille lutter contre les bouleaux qui vont s’installer spontanément dans sa plantation et qui en renforcent la productivité. »
Nathalie Naulet : « Le mot de plantation est-il synonyme de celui de forêt ? »
Xavier Morin : « Selon la définition de la FAO (Food and agricultural organization), une surface plantée de ligneux d’une certaine hauteur est une forêt, mais un écosystème forestier est quelque chose de plus complexe. De plus en plus de travaux montrent l’intérêt du mélange du point de vue écosystémique, même pour des plantations spécifiques pour la production à l’hectare, la résilience et la résistance aux événements climatiques extrêmes, pour une meilleure résistance aux pathogènes et aux défoliateurs et pour la diversité des cortèges d’êtres vivants associés. »
Daniel Vallauri : « Il faut garder à l’esprit que les forêts françaises proviennent d’un état dans lequel elles étaient bien moins importantes en surface, à la fin du XIXe siècle. Moins de 30 % des forêts actuelles étaient déjà présentes à cette époque, ce qui a des effets sur leur biodiversité. La plupart des forêts sont jeunes pour ces raisons historiques et parce que l’on a continué à les exploiter. Il faut garder à l’esprit que la forêt française est en phase de redéploiement. Dans ce contexte, on assiste à la fois à une intensification caricaturale de la gestion (notamment dans le sens de peuplements monospécifiques), et en même temps à une hausse des surfaces en libre évolution dans les zones inaccessibles par l’exploitation mécanisée. L’évolution de ces forêts face à un changement assez drastique du climat appelle à des solutions différentes selon leur état actuel, mais la diversité des essences est importante en règle générale pour leur résilience. »
Nathalie Naulet : « Donc, il faut aller vers la diversification et le vieillissement des peuplements. »
Émelyne Faure : « J’ai un avis quant aux forêts sur lesquelles j’ai envie de travailler, mais je pense qu’il est très dangereux de séparer les forêts de production de forêts plus récréatives, puisque cela sert les intérêts de l’industrie. Je suis opposée à la séparation des règles de gestion entre les forêts de plantation et les forêts dites naturelles. Cela ne me semble pas la meilleure voie pour aller vers des forêts résilientes. En termes de pratiques forestières, la biodiversité reste encore trop souvent la variable d’ajustement face aux intérêts économiques. Les forestiers manquent souvent aussi de connaissances et ont besoin du regard des naturalistes pour les alerter sur tels ou tels enjeux et éviter de commettre des erreurs par ignorance. »
Xavier Morin : « L’enjeu est de réconcilier les approches par les écosystèmes et par la biodiversité, qui ne se sont rejointes dans la recherche que depuis peu de temps. »
Nathalie Naulet : « Vos propos me font penser à la multifonctionnalité de la forêt. Comment la garantir, y compris dans les forêts en libre évolution, qui peuvent poser problème pour l’accueil du public ? »
Daniel Vallauri : « En tant qu’ONG de protection de la nature, nous sommes très attentifs à protéger des espaces, mais nous avons ajouté à cette mission la notion de gestion durable des espaces, en partant du constat que les surfaces en libre évolution ne concernent qu’une minorité des surfaces et que des solutions telles que celles proposées par Pro Silva existent pour conserver tout en produisant. C’est surtout hors des surfaces protégées que l’enjeu se situe. En effet, seul 1 % de la forêt française est protégée au sens strict, qu’il s’agisse de Parc national, de réserves naturelles ou de réserves intégrales de l’ONF (Office national des forêts), et ces parcelles sont de plus déconnectées. En termes de gestion, tout n’est pas possible et ces réserves sont essentielles pour que subsistent des forêts en bon état biologique. Mais il est possible dans la plupart des cas d’adapter les paramètres d’exploitation en dehors, ce qui est important pour beaucoup d’espèces. »
Xavier Morin : « Les surfaces en libre évolution ont d’abord attiré l’attention au nom de leur intérêt pour la biodiversité, mais elles apparaissent aujourd’hui également intéressantes parce qu’elles permettent de stocker plus de carbone. C’est un levier fort pour militer pour leur extension. »
Daniel Vallauri : « En fait, il existe un double levier. D’une part, les zones en libre évolution ne sont pas toutes âgées et comprennent des friches et d’autres milieux intermédiaires importants à protéger. Par ailleurs, le Président de la République s’est engagé au printemps dernier à ce que la France protège 10 % de la forêt en pleine naturalité, ce qui représenterait un pas énorme par rapport à la situation présente. Il faut aussi garder à l’esprit que les usages des forêts sont divers, à l’exemple de la chasse, et que la libre évolution actuelle est souvent un état de fait par défaut d’usage et rarement un statut revendiqué. L’UICN (Union internationale de conservation de la nature) mène actuellement un travail sur l’artificialisation du territoire français et sur les zones en évolution naturelle, qui montre que ces dernières sont souvent des zones de versants qui sont susceptibles d’être à nouveau exploitées ou chassées assez rapidement. L’augmentation des secteurs formellement protégés risque donc d’être limitée. »
Émelyne Faure : « En ce qui concerne les surfaces en libre évolution, il est difficile de convaincre les propriétaires privés de laisser une partie de leurs terrains sans intervention. L’argument écologique a une portée limitée et le fait d’expliquer qu’il peut être intéressant de conserver des zones témoin sans intervention pour suivre leur évolution spontanée peut porter davantage, même si le propriétaire doit consentir à perdre potentiellement une partie de son revenu. En pratique, il est tout de même essentiel que les pouvoirs publics s’emparent de la question de la protection de larges portions de forêts de plaine. La question de la compensation peut aussi être discutée : faut-il vraiment financer les propriétaires pour qu’ils ne coupent pas leurs bois ? »
Daniel Vallauri : « On observe qu’un certain nombre d’acteurs publics et privés souhaitent agir positivement pour la forêt, mais hormis les contrats Natura 2000, qui sont peu rémunérateurs, on ne leur propose pas grand-chose pour les accompagner en ce sens et créer de la valeur ajoutée. Une piste est peut-être le développement de paiements pour services environnementaux, même s’il faut être vigilants quant aux risques de greenwashing en la matière. Il serait intéressant de pouvoir encadrer ce type de démarche durant les années à venir : la certification FSC a notamment adapté pour la France un cadre international qui permet de développer ces approches qui permettent à la fois d’apporter un revenu aux propriétaires et de protéger la biodiversité. En parallèle existent des démarches de mécénat et de coacquisition (comme cela se développe dans le Morvan) qui peuvent être encouragées, car il n’est pas possible de tout attendre de la loi et de l’État. »
Nathalie Naulet : « Il a été affirmé pendant le premier atelier Argumentaire que selon la gestion adoptée, on promeut une capitalisation ou une décapitalisation. Que pensez-vous de ce levier auprès des propriétaires ? »
Émelyne Faure : « Les propriétaires ne sont pas forcément convaincus par la gestion proposée par Pro Silva et demandent des argumentaires pour leur prouver qu’avec cette gestion, ils améliorent leur capital. Il faudrait mettre en place un réseau de placettes locales de référence pour leur montrer que ce type de gestion améliore la valeur de leur forêt en même temps que la biodiversité. L’Indice de biodiversité potentielle (IBP) s’est bien démocratisé dans la profession après avoir été promu par l’Institut de développement forestier et le CNPF (Centre national de la propriété forestière). Il peut être appliqué simplement à une parcelle ou une forêt et il est à la portée de tous.
Il faut aussi veiller à un risque d’artificialisation de la biodiversité, comme cela a été observé en Scandinavie. Il arrive de plus en plus souvent par exemple que des exploitants créent du bois mort et réduisent en parallèle le nombre de sujets âgés après une coupe rase. Il serait préférable de favoriser les éclaircies plutôt que ces coupes rases afin que la gestion de la biodiversité soit beaucoup plus rationnelle. »
Daniel Vallauri : « Comme le gestionnaire de la nature, le gestionnaire forestier gère de la complexité et on ne saurait qu’inviter à prendre en compte l’ensemble des critères de l’IBP, y compris en ce qui concerne les micro-habitats propres à telle ou telle espèce. De façon plus générale, il convient de bien appréhender les outils qui permettent de passer de la gestion naturaliste à la gestion forestière. Penser la complexité revient à s’intéresser aux qualités écologiques que l’on souhaite conserver dans les forêts. La futaie irrégulière peut réduire la maturité, mais elle est la plus proche de la nature en s’appuyant notamment sur les notions de structures et de mélanges. Si l’on y ajoute la conservation d’une part du bois mort et des micro-habitats sur arbre vivant, on obtient une gestion productive mais qui a le moins d’impact possible sur la naturalité.
Il s’agit en somme de développer une gestion un peu plus invisible, alors que la culture forestière reste marquée par la visibilité des interventions. Le scientifique percevra toujours les interventions de gestion, mais pour le grand public, la gestion peut parfaitement devenir très discrète. Les réactions du public contre les coupes rases montrent qu’intuitivement, celui-ci perçoit très bien l’impact de ces pratiques. L’invisibilité de la gestion est aussi un atout social. »
Xavier Morin : « Certains collègues qui travaillent sur l’agro-écologie jugent parfois qu’il doit être pénible et peu intéressant de travailler sur la forêt compte tenu de l’échelle de temps nécessaire pour constater les résultats de l’action. Mais ce travail sur le temps long se traduit par le développement d’ambiances forestières reflétant un bon fonctionnement et une bonne diversité, y compris dans les forêts exploitées. La conservation de l’ambiance forestière permet de conserver les microclimats et valorise les bois morts. Cette notion est un argument fort pour militer pour des gestions plus douces, qui ont aussi un intérêt bioclimatique. La pratique de l’éclaircie réduit la compétition pour l’eau et permet de mieux résister aux sécheresses extrêmes. De façon plus générale, la notion d’ambiance forestière ressort comme un élément clé pour favoriser le bon fonctionnement et un fort niveau de diversité associé aux écosystèmes. »