Biomasse, lettre ouverte à la Commission européenne

Biomasse, lettre ouverte à la Commission européenne

Nous reproduisons ci-dessous la lettre ouverte adressée par de très nombreuses associations (dont SOS forêt France) à la Présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen – Sommet des Dirigeants sur le Climat

Les forêts doivent être protégées, et non brûlées pour produire de l’énergie

Nous soussignés, originaires de toute l’Union européenne, saluons l’initiative du président américain Biden d’organiser un Sommet des Dirigeants sur le Climat (22 et 23 avril), auquel vous allez participer ainsi que le Président du Conseil de l’Union européenne et les premiers ministres et présidents de plusieurs États membres de l’UE.

Ces dernières années, l’UE a progressé dans l’élaboration et la mise en œuvre de mesures visant à atténuer le changement climatique et à atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. Ce sommet est pour l’UE une occasion unique d’encourager d’autres pays à intensifier également leurs actions contre le changement climatique. Le sommet sur le climat peut aussi constituer une étape importante pour identifier des efforts conjoints et se mettre d’accord.

Cependant, s’il est essentiel de passer des combustibles fossiles aux sources d’énergie renouvelables, l’UE est sur une voie périlleuse en ce qui concerne le rôle de la bioénergie et l’avenir des forêts. Nous sommes profondément inquiets du fait que la Commission européenne continue de considérer la combustion de la biomasse forestière comme une énergie “renouvelable” dans sa Directive sur les Énergies Renouvelables (REDII).

Comme l’a souligné le Centre Commun de Recherche (JCR) de la Commission européenne lui-même, la combustion de la biomasse forestière n’est pas neutre en carbone, car elle émet du carbone immédiatement, alors que les forêts ont besoin de décennies, voire de siècles, pour repousser et compenser les émissions. Pour réduire les niveaux d’émissions de gaz à effet de serre conformément à l’Accord de Paris, il est essentiel que nous réduisions de façon drastique les émissions tout en augmentant massivement l’accumulation du carbone dans le secteur foncier, en particulier dans nos forêts. Le fait de récolter et de brûler la biomasse forestière produit davantage de CO2 au lieu de le réduire et abîme encore plus les forêts déjà très dégradées de l’UE, en détruisant les stocks de carbone forestier et en portant atteinte aux écosystèmes, ce qui va à l’encontre des objectifs des objectifs de la Stratégie de l’UE en faveur de la biodiversité.

Les effets de la directive REDII de l’UE sont également visibles dans d’autres pays, puisque les forêts y sont exploitées et transformées en granulés destinés à être brûlés dans des centrales électriques européennes. Préjudice supplémentaire, la combustion du bois est une source majeure de pollution atmosphérique qui tue déjà des centaines de milliers de citoyens de l’UE chaque année(1). De façon perverse, certains États membres octroient chaque année des milliards d’euros de subventions pour soutenir la transformation des forêts en combustible.

Le rapport du JCR de janvier 2021(2) a conclu qu’un seul des 24 scénarios concernant l’utilisation de la biomasse forestière qu’ils avaient évalués présente un risque relativement faible pour la biodiversité et le climat, et même dans ce cas, ce seul scénario signifierait que les émissions pourraient être supérieures à celles des combustibles fossiles pour une durée aussi longue que les vingt prochaines années. Plusieurs autres rapports scientifiques arrivent à la même conclusion : la combustion de la biomasse forestière augmente les émissions par rapport aux combustibles fossiles, tandis que les prélèvements intensifs destinés aux granulés et plaquettes détruisent dans les forêts la biodiversité que l’UE souhaite protéger. C’est pourquoi nous vous demandons de réformer la politique de l’UE en matière d’énergies renouvelables en excluant la biomasse forestière du calcul de l’objectif d’énergies renouvelables(3)de l’UE, et en éliminant ainsi un des principaux facteurs de destruction des forêts. Cette simple mesure profiterait aux écosystèmes forestiers dans toute l’UE et en Amérique du Nord, ainsi qu’à d’autres pays fournisseurs de biomasse comme la Russie et l’Ukraine, et permettrait de faire coïncider les résultats de l’UE en matière de climat sur le papier avec ce qu’il se passe réellement dans l’atmosphère.

La solution la moins coûteuse et la plus efficace pour le climat est de laisser les forêts vieillir et de réduire globalement l’exploitation forestière. Les forêts naturelles qui peuvent vieillir agissent comme une banque de carbone, tandis que la combustion de la biomasse forestière pour produire de l’énergie transforme les forêts en “nouveau charbon”.

Nous soutenons pleinement le principe “Ne pas nuire ” inscrit dans le Pacte Vert (Green Deal) Européen. Brûler de la biomasse forestière est incompatible avec ce principe et est réellement nuisible – à la biodiversité des forêts, à la santé humaine et au climat. Il est temps qu’il y ait une cohérence politique entre les engagements et les objectifs de l’UE en matière de biodiversité et de climat. Nous vous demandons instamment de saisir l’occasion de ce sommet pour mettre fin à l’utilisation de la biomasse forestière comme source de combustible dans l’UE et d’encourager d’autres dirigeants à faire de même.

Cordialement,

(1)Carvalho, H. 2019. Air pollution-related deaths in Europe – time for action. Journal of Global Health 9(2):020308.
Journal of Global Health 9(2):020308. Sur: https:// www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6858990/

(2) Camia, A., et al. 2021. The use of woody biomass for energy production in the EU, EUR 30548 EN. Une version qui expose certains résultats-clés se trouve ici: https://forestdefenders.eu/wp-content/uploads/2021/01/JRC-biomass-report-markup.pdf . Un résumé destiné à la société civile du rapport ici: https://forestdefenders.eu/wp-content/uploads/2021/03/JRC-study-biomass-study-overview_final.pdf

(3) La biomasse “secondaire” issue du bois, provenant des résidus des travaux de transformation du bois et le bois de récupération peuvent continuer à être utilisés en tant qu’énergie renouvelable, mais ce devrait être limité à la biomasse qui ne peut être recyclée en produits matériels. Ce qui est compatible avec la recommandation de la Stratégie Biodiversité.